« La Chine, comme un épouvantail de l’économie mondiale »

CHINA AFRICA MEDIA -Depuis le début de la crise sanitaire liée au nouveau coronavirus, de nombreux États ont pointé un doigt accusateur vers la Chine. Le reproche lui était fait d’avoir facilement, trop facilement même à leur goût, pu maîtriser la progression de la pandémie, alors même que des pays « mieux équipés » ( et mieux préparés) du point de vue sanitaire, en ont été foudroyés de plein fouet. Dani RODRIK, économiste turc reconnu mondialement, professeur à la prestigieuse université de Cambridge, dévoile les raisons d’un tel dénouement. Dans cet article publié le 09 juillet dernier que China Africa Media vous propose ici, l’universitaire pointe les spécificités du système économique chinois qui a permis à ce pays de résister à l’épidémie et surtout d’enregistrer la réduction de la pauvreté la plus rapide de l’histoire.

Par Dani RODRIK

CAMBRIDGE – Lorsque la COVID-19 s’est propagée de la Chine à l’Europe puis aux États-Unis, les pays frappés par la pandémie se sont retrouvés dans une course folle aux fournitures médicales – masques, respirateurs, vêtements de protection. Le plus souvent, c’est vers la Chine qu’ils ont dû se tourner.

Au moment où la crise a éclaté, la Chine était devenue le plus grand fournisseur mondial de nombreux produits clés, représentant la moitié de toutes les importations européennes et américaines d’équipements de protection individuelle. « La Chine a jeté les bases pour dominer le marché des fournitures de protection et médicales dans les années à venir », selon un récent rapport du New York Times.

Au départ, lorsque la Chine s’est tournée vers les marchés mondiaux, elle avait l’avantage d’une offre pratiquement illimitée de main-d’œuvre bon marché. Pourtant, comme tout le monde le reconnaît maintenant, les prouesses de fabrication de la Chine ne sont pas le résultat des forces du libre marché.

Dans le cadre de sa politique Made in China 2025, le gouvernement chinois a ciblé des augmentations ambitieuses de la part des producteurs nationaux dans les fournitures médicales mondiales. Le rapport du New York Times explique en détail comment le gouvernement a fourni des terrains à bas prix aux usines chinoises, octroyé des prêts subventionnés, ordonné aux sociétés d’État de produire des matériaux fondamentaux et stimulé les chaînes d’approvisionnement nationales en obligeant les hôpitaux et entreprises à utiliser des intrants locaux.

Par exemple, le Sichuan, deuxième province de Chine, a réduit de moitié le nombre de catégories pour lesquelles l’importation de matériel médical était autorisée. La plupart des hôpitaux étaient obligés de tout se procurer localement, seuls les meilleurs hôpitaux étant autorisés à importer des fournitures de l’étranger.

Les médias occidentaux regorgent désormais de témoignages sur la « volonté de la Chine de dominer d’importants rouages de la machine industrielle mondiale », selon les termes du New York Times. De plus en plus, le rôle de la Chine dans l’économie mondiale est décrit en termes qui font davantage penser à une agression impériale qu’au « doux commerce ». L’autoritarisme croissant du président chinois Xi Jinping et l’escalade des conflits commerciaux avec les États-Unis jouent évidemment aussi un rôle dans ce récit.

Les tensions stratégiques et géopolitiques entre les États-Unis et la Chine sont réelles. Elles sont fondées sur la puissance économique et militaire croissante de la Chine et sur la réticence des dirigeants américains à reconnaître la réalité d’un monde nécessairement multipolaire. Mais il ne faut pas laisser l’économie devenir l’otage de la géopolitique ou, pire, renforcer et amplifier la rivalité stratégique.

Pour commencer, nous devons reconnaître qu’un modèle économique mixte, piloté par l’État, a toujours été à l’origine du succès économique chinois. Si la moitié du miracle économique de la Chine reflète son virage vers les marchés à la fin des années 1970, l’autre moitié est le résultat de politiques gouvernementales actives qui ont protégé les anciennes structures économiques – telles que les entreprises d’État – tandis que les nouvelles industries ont vu le jour grâce à un large éventail de politiques industrielles.

Le peuple chinois en a bien sûr été le principal bénéficiaire, faisant l’expérience de la réduction de la pauvreté la plus rapide de l’histoire. Mais ces gains ne sont pas venus au détriment du reste du monde. Loin de là. Les politiques de croissance qui suscitent aujourd’hui l’ire des autres pays sont la raison pour laquelle la Chine est devenue un si grand marché pour les exportateurs et les investisseurs occidentaux.

Mais les politiques industrielles chinoises, telles que celles déployées dans le secteur des fournitures médicales, ne sont-elles pas injustes pour les concurrents ailleurs dans le monde ?

Nous devrions faire preuve de prudence avant de parvenir à un tel verdict. La justification traditionnelle des politiques industrielles est que les nouvelles industries produisent des retombées d’apprentissage, des externalités technologiques et d’autres avantages sociaux généraux qui rendent le soutien de l’État souhaitable. Mais de nombreux économistes occidentaux présument que les gouvernements ne sont pas très bons pour identifier les industries qui méritent d’être soutenues et que les consommateurs et les contribuables nationaux supportent la majeure partie des coûts. En d’autres termes, si la politique industrielle chinoise avait été mal conçue et mal orientée, c’est bien l’économie chinoise qui en aurait souffert directement.

Dans la même logique, si les décideurs chinois ont effectivement ciblé des activités où les avantages sociaux dépassent les avantages privés, produisant une amélioration des performances économiques, la raison pour laquelle les étrangers devraient s’en plaindre n’est pas claire. C’est ce que les économistes appellent un cas de « correction des défaillances du marché ». Il serait aussi insensé pour les étrangers de vouloir empêcher le gouvernement chinois de poursuivre de telles politiques que d’empêcher un concurrent de libérer l’accès à ses marchés.

Cela est particulièrement vrai lorsque l’externalité en question est mondiale, comme dans le cas du changement climatique. Les subventions chinoises aux panneaux solaires et éoliennes ont entraîné une baisse du coût des énergies renouvelables – ce qui représente un énorme avantage pour le reste du monde.

La science économique des politiques industrielles peut devenir plus compliquée en présence de monopoles et d’entreprises dominantes sur le marché. Les politiques industrielles peuvent être à juste titre restreintes lorsqu’elles permettent d’exercer un pouvoir de marché aux dépens du reste du monde.

Mais les producteurs chinois sont rarement accusés de maintenir des prix élevés, ce qui est la marque du pouvoir de marché. Plus souvent, la plainte est à l’opposé. De telles considérations s’appliquent probablement davantage aux entreprises américaines et européennes qui sont souvent les acteurs dominants sur les marchés de haute technologie.

Rien de tout cela n’est un argument pour que les autres pays restent les bras croisés pendant que la Chine progresse vers des industries toujours plus sophistiquées. Les États-Unis, pour leur part, ont une longue histoire de politique industrielle réussie, en particulier dans les technologies liées à la défense. Il existe désormais un large consensus, traversant le spectre politique américain, selon lequel le pays a besoin d’une politique industrielle plus explicite visant de bons emplois, l’innovation et une économie verte. Un projet de loi présenté par le leader démocrate du Sénat américain, Chuck Schumer, propose de dépenser 100 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années dans le domaine des nouvelles technologies.

Une grande partie du nouveau front en faveur d’une politique industrielle forte aux États-Unis et en Europe est motivée par la perception de la « menace » chinoise. Or, les arguments économiques suggèrent que ce n’est pas le bon objectif. Les besoins et les remèdes se situent dans la sphère domestique. L’objectif devrait être de bâtir chez nous des économies plus productives et plus inclusives – et non pas simplement de surpasser la Chine ou d’essayer de saper ses progrès économiques.

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